Alchimie du Verbe

© Ben Parks

À moi. L’histoire d’une de mes folies.

Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements. J’inventai la couleur des voyelles ! — A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. — Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.

Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges.

+

Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,

Que buvais-je, à genoux dans cette bruyère

Entourée de tendres bois de noisetiers,

Dans un brouillard d’après-midi tiède et vert !

 

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,

— Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert ! —

Boire à ces gourdes jaunes, loin de ma case

Chérie ? Quelque liqueur d’or qui fait suer.

 

Je faisais une louche enseigne d’auberge.

Un orage vint chasser le ciel. Au soir

L’eau des bois se perdait sur les sables vierges,

Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares ;

 

Pleurant, je voyais de l’or — et ne pus boire. —

+

© Ben Parks

À quatre heures du matin, l’été,

Le sommeil d’amour dure encore.

Sous les bocages s’évapore

L’odeur du soir fêté.

 

Là-bas, dans leur vaste chantier

Au soleil des Hespérides,

Déjà s’agitent — en bras de chemise —

Les Charpentiers.

 

Dans leurs Déserts de mousse, tranquilles,

Ils préparent les lambris précieux

Où la ville

Peindra de faux cieux.

 

Ô, pour ces Ouvriers charmants

Sujets d’un roi de Babylone,

Vénus ! quitte un instant les Amants

Dont l’âme est en couronne.

 

Ô Reine des Bergers,

Porte aux travailleurs l’eau-de-vie,

Que leurs forces soient en paix

En attendant le bain dans la mer à midi.

© Ben Parks

La vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe.

Je m’habituai à l’hallucination simple : je voyais très-franchement une mosquée à la place d’une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d’un lac ; les monstres, les mystères ; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi.

Puis j’expliquai mes sophismes magiques avec l’hallucination des mots !

Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. J’étais oisif, en proie à une lourde fièvre : j’enviais la félicité des bêtes, — les chenilles, qui représentent l’innocence des limbes, les taupes, le sommeil de la virginité ! Mon caractère s’aigrissait. Je disais adieu au monde dans d’espèces de romances :

 

Chanson de la Haute Tour

Qu’il vienne, qu’il vienne,

Le temps dont on s’éprenne.

 

J’ai tant fait patience

Qu’à jamais j’oublie.

Craintes et souffrances

Aux cieux sont parties.

Et la soif malsaine

Obscurcit mes veines.

 

Qu’il vienne, qu’il vienne,

Le temps dont on s’éprenne.

 

Telle la prairie

À l’oubli livrée,

Grandie, et fleurie

D’encens et d’ivraies,

Au bourdon farouche

Des sales mouches.

 

Qu’il vienne, qu’il vienne,

Le temps dont on s’éprenne.

 

© Ben Parks

J’aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m’offrais au soleil, dieu de feu.

« Général, s’il reste un vieux canon sur tes remparts en ruines, bombarde-nous avec des blocs de terre sèche. Aux glaces des magasins splendides ! dans les salons ! Fais manger sa poussière à la ville. Oxyde les gargouilles. Emplis les boudoirs de poudre de rubis brûlante… »

Oh ! le moucheron enivré à la pissotière de l’auberge, amoureux de la bourrache, et que dissout un rayon !

Faim.

Si j’ai du goût, ce n’est guère

Que pour la terre et les pierres.

Je déjeune toujours d’air,

De roc, de charbons, de fer.

 

Mes faims, tournez. Paissez, faims,

Le pré des sons.

Attirez le gai venin

Des liserons.

 

Mangez les cailloux qu’on brise,

Les vieilles pierres d’églises ;

Les galets des vieux déluges,

Pains semés dans les vallées grises.

+

Le loup criait sous les feuilles

En crachant les belles plumes

De son repas de volailles :

Comme lui je me consume.

 

Les salades, les fruits

N’attendent que la cueillette ;

Mais l’araignée de la haie

Ne mange que des violettes.

 

Que je dorme ! que je bouille

Aux autels de Salomon.

Le bouillon court sur la rouille,

Et se mêle au Cédron.

 

Enfin, ô bonheur, ô raison, j’écartai du ciel l’azur, qui est du noir, et je vécus, étincelle d’or de la lumière nature. De joie, je prenais une expression bouffonne et égarée au possible :

Elle est retrouvée !

Quoi ? l’ éternité.

C’est la mer mêlée

Au soleil.

 

Mon âme éternelle,

Observe ton vœu

Malgré la nuit seule

Et le jour en feu.

 

Donc tu te dégages

Des humains suffrages,

Des communs élans !

Tu voles selon…..

 

— Jamais l’espérance.

Pas d’orietur.

Science et patience,

Le supplice est sûr.

 

Plus de lendemain,

Braises de satin,

Votre ardeur

Est le devoir.

 

Elle est retrouvée !

— Quoi ? — l’Éternité.

C’est la mer mêlée

Au soleil.

© Ben Parks

Je devins un opéra fabuleux : je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur : l’action n’est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle. À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues. Ce monsieur ne sait ce qu’il fait : il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens. Devant plusieurs hommes, je causai tout haut avec un moment d’une de leurs autres vies. — Ainsi, j’ai aimé un porc.

Aucun des sophismes de la folie, — la folie qu’on enferme, — n’a été oublié par moi : je pourrais les redire tous, je tiens le système.

Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J’étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde et de la Cimmérie, patrie de l’ombre et des tourbillons.

Je dus voyager, distraire les enchantements assemblés sur mon cerveau. Sur la mer, que j’aimais comme si elle eût dû me laver d’une souillure, je voyais se lever la croix consolatrice. J’avais été damné par l’arc-en-ciel. Le Bonheur était ma fatalité, mon remords, mon ver : ma vie serait toujours trop immense pour être dévouée à la force et à la beauté.

Le Bonheur ! Sa dent, douce à la mort, m’avertissait au chant du coq, — ad matutinum, au Christus venit, — dans les plus sombres villes :

Ô saisons, ô châteaux !

Quelle âme est sans défauts ?

 

J’ai fait la magique étude

Du bonheur, qu’aucun n’élude.

 

Salut à lui, chaque fois

Que chante le coq gaulois.

 

Ah ! je n’aurai plus d’envie :

Il s’est chargé de ma vie.

Ce charme a pris âme et corps

Et dispersé les efforts.

 

Ô saisons, ô châteaux !

 

L’heure de sa fuite, hélas !

Sera l’heure du trépas.

 

Ô saisons, ô châteaux !

 

Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté.

© Ben Parks est né et a grandi à Pasadena, Californie

Il préfère les films instantanés et les appareils photo d’époque avec des volets inexacts

photos © Ben Parks  « délires II: alchimie du verbe » 

Sorte de complainte, le poème de Rimbaud
reprend le thème shakespearien
de l’héroïne d’Hamlet, Ophélie, amoureuse d’un prince
et incapable de comprendre sa folle quête de la vérité.
Elle finit par sombrer dans la folie,
se croyant abandonnée par son amant,
et par se noyer de désespoir.

Ophélie

© Waterhouse Ophelia

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
– On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile:
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or

© John William Waterhouse Ophélia, 1889

II

O pâle Ophélia ! belle comme la neige!
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!
C’est que les vents tombant des grand monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;

C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits,
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits;

C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle!
Tu te fondais à lui comme une neige au feu:
Tes grandes visions étranglaient ta parole
– Et l’Infini terrible éffara ton oeil bleu!

© John Williams Waterhouse Ophelia

III

– Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis;
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

© John William Waterhouse « Gather Ye Rosebuds, or Ophelia » 1908

Ophélie dans l’ Art 

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À propos de mimsy4818

" Même lorsque l'on croit que l'on n'attend plus rien, nous attendons toujours quelque chose ou quelqu'un…" Curieuse de tout j'aime partager tout simplement ,plutôt "electron libre " j'ai des petites révoltes ,déteste le mensonge ,l'hypocrisie ,la méchanceté ,en résumé " Un chat est un chat " un peu décalé J'aime essentiellement ma liberté même si elle demande des sacrifices conséquents Adore les animaux ,la nature , mer et campagne la photographie ,la peinture ,l'architecture ,la poésie (des autres) l'actualité et ......les voyages ,parcourir la planète même dans le virtuel Dernière activité Rêver

Une réponse "

  1. lolotte dit :

    il me semble que tu as dejà ecrit sur Ophélie !

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