(…)J’écoutais sans comprendre et je pensais que la fée continuait à me mystifier

Qu’elle eût pu faire de la terre avec de la poussière, passe encore ; mais qu’elle eût fait avec cela du marbre, des granits et d’autres minéraux, qu’en se secouant elle aurait fait tomber du ciel, je n’en croyais rien. Je n’osais pas lui donner un démenti, mais je me retournai involontairement vers elle pour voir si elle disait sérieusement une pareille absurdité.

Quelle fut ma surprise de ne plus la trouver derrière moi ! mais j’entendis sa voix qui partait de dessous terre et qui m’appelait.

En même temps, je m’enfonçai sous terre aussi, sans pouvoir m’en défendre, et je me trouvai dans un lieu terrible où tout était feu et flamme. On m’avait parlé de l’enfer, je crus que c’était cela. Des lueurs rouges, bleues, vertes, blanches, violettes, tantôt livides, tantôt éblouissantes, remplaçaient le jour, et, si le soleil pénétrait en cet endroit, les vapeurs qui s’exhalaient de la fournaise le rendaient tout à fait invisible.

Des bruits formidables, des sifflements aigus, des explosions, des éclats de tonnerre remplissaient cette caverne de nuages noirs où je me sentais enfermée.

Au milieu de tout cela, j’apercevais la petite fée Poussière qui avait repris sa face terreuse et son sordide vêtement incolore. Elle allait et venait, travaillant, poussant, tassant, brassant, versant je ne sais quels acides, se livrant en un mot à des opérations incompréhensibles.

– N’aie pas peur, me cria-t-elle d’une voix qui dominait les bruits assourdissants de ce Tartare. Tu es ici dans mon laboratoire. Ne connais-tu pas la chimie ?
– Je n’en sais pas un mot, m’écriai-je, et ne désire pas l’apprendre en un pareil endroit.
– Tu as voulu savoir, il faut te résigner à regarder.

Il est bien commode d’habiter la surface de la terre, de vivre avec les fleurs, les oiseaux et les animaux apprivoisés ; de se baigner dans les eaux tranquilles, de manger des fruits savoureux en marchant sur des tapis de gazon et de marguerites. Tu t’es imaginée que la vie humaine avait subsisté de tout temps ainsi, dans des conditions bénies. Il est temps de t’aviser du commencement des choses et de la puissance de la fée Poussière, ton aïeule, ta mère et ta nourrice.


En parlant ainsi, la petite vieille me fit rouler avec elle au plus profond de l’abîme à travers les flammes dévorantes, les explosions effroyables, les âcres fumées noires, les métaux en fusion, les laves au vomissement hideux de toutes les terreurs de l’éruption volcanique.
– Voici mes fourneaux, me dit-elle, c’est le sous-sol où s’élaborent mes provisions. Tu vois, il fait bon ici pour un esprit débarrassé de cette carapace qu’on appelle un corps. Tu as laissé le tien dans ton lit et ton esprit seul est avec moi.

Donc, tu peux toucher et brasser la matière première. Tu ignores la chimie, tu ne sais pas encore de quoi cette matière est faite, ni par quelle opération mystérieuse ce qui apparaît ici sous l’aspect de corps solides provient d’un corps gazeux qui a lui dans l’espace comme une nébuleuse et qui plus tard a brillé comme un soleil. Tu es une enfant, je ne peux pas t’initier aux grands secrets de la création et il se passera encore du temps avant que tes professeurs les sachent eux-mêmes.

Mais je peux te faire voir les produits de mon art culinaire. Tout est ici un peu confus pour toi. Remontons d’un étage.

Prends l’échelle et suis-moi.

Une échelle, dont je ne pouvais apercevoir ni la base ni le faîte, se présentait en effet devant nous. Je suivis la fée et me trouvai avec elle dans les ténèbres, mais je m’aperçus alors qu’elle était toute lumineuse et rayonnait comme un flambeau. Je vis donc des dépôts énormes d’une pâte rosée, des blocs d’un cristal blanchâtre et des lames immenses d’une matière vitreuse noire et brillante que la fée se mit à écraser sous ses doigts ; puis elle pila le cristal en petits morceaux et mêla le tout avec la pâte rose, qu’elle porta sur ce qu’il lui plaisait d’appeler un feu doux.

– Quel plat faites-vous donc là ? lui demandai-je.

– Un plat très nécessaire à ta pauvre petite existence, répondit-elle ; je fais du granit, c’est-à-dire qu’avec la poussière je fais la plus dure et la plus résistante des pierres. Il faut bien cela, pour enfermer le Cocyte et le Phlégéthon. Je fais aussi des mélanges variés des mêmes éléments. Voici ce qu’on t’a montré sous des noms barbares, les gneiss, les quartzites, les talcschistes, les micaschistes, etc.

De tout cela, qui provient de mes poussières, je ferai plus tard d’autres poussières avec des éléments nouveaux, et ce seront alors des ardoises, des sables et des grès. Je suis habile et patiente, je pulvérise sans cesse pour réagglomérer. La base de tout gâteau n’est-elle pas la farine ?

Quant à présent, j’emprisonne mes fourneaux en leur ménageant toutefois quelques soupiraux nécessaires pour qu’ils ne fassent pas tout éclater. Nous irons voir plus haut ce qui se passe. Si tu es fatiguée, tu peux faire un somme, car il me faut un peu de temps pour cet ouvrage.

Je perdis la notion du temps, et, quand la fée m’éveilla.
– Tu as dormi, me dit-elle, un joli nombre de siècles !
– Combien donc, madame la fée ?
– Tu demanderas cela à tes professeurs, répondit-elle en ricanant ; reprenons l’échelle.
Elle me fit monter plusieurs étages de divers dépôts, où je la vis manipuler des rouilles de métaux dont elle fit du calcaire, des marnes, des argiles, des ardoises, des jaspes ; et, comme je l’interrogeais sur l’origine des métaux :
– Tu en veux savoir beaucoup, me dit-elle. Vos chercheurs peuvent expliquer beaucoup de phénomènes par l’eau et par le feu. Mais peuvent-ils savoir ce qui s’est passé entre terre et ciel quand toutes mes pouzzolanes, lancées par le vent de l’abîme, ont formé des nuées solides, que les nuages d’eau ont roulés dans leurs tourbillons d’orage, que la foudre a pénétrées de ses aimants mystérieux et que les vents supérieurs ont rabattues sur la surface terrestre en pluies torrentielles ? C’est là l’origine des premiers dépôts.

Tu vas assister à leurs merveilleuses transformations.


Nous montâmes plus haut et nous vîmes des craies, des marbres et des bancs de pierre calcaire, de quoi bâtir une ville aussi grande que le globe entier. Et, comme j’étais émerveillée de ce qu’elle pouvait produire par le sassement, l’agglomération, le métamorphisme et la cuisson, elle me dit :

– Tout ceci n’est rien, et tu vas voir bien autre chose ! tu vas voir la vie déjà éclose au milieu de ces pierres.

Elle s’approcha d’un bassin grand comme une mer, et, y plongeant le bras, elle en retira d’abord des plantes étranges, puis des animaux plus étranges encore, qui était encore à moitié plantes ; puis des êtres libres, indépendants les uns des autres, des coquillages vivants, puis enfin des poissons, qu’elle fit sauter en disant :

– Voilà ce que dame Poussière sait produire quand elle se dépose au fond des eaux. Mais il y a mieux ; retourne-toi et regarde le rivage.

Je me retournai : le calcaire et tous ses composés, mêlés à la silice et à l’argile, avaient formé à leur surface une fine poussière brune et grasse où poussaient des plantes chevelues fort singulières.

– Voici la terre végétale, dit la fée, attends un peu, tu verras pousser des arbres.

En effet, je vis une végétation arborescente s’élever rapidement et se peupler de reptiles et d’insectes, tandis que sur les rivages s’agitaient des êtres inconnus qui me causèrent une véritable terreur.

– Ces animaux ne t’effrayeront pas sur la terre de l’avenir, dit la fée. Ils sont destinés à l’engraisser de leurs dépouilles. Il n’y a pas encore ici d’hommes pour les craindre.

– Attendez ! m’ écriai-je, voici un luxe de monstres qui me scandalise ! Voici votre terre qui appartient à ces dévorants qui vivent les uns des autres. Il vous fallait tous ces massacres et toutes ces stupidités pour nous faire un fumier ? Je comprends qu’ils ne soient pas bons à autre chose, mais je ne comprends pas une création si exubérante de formes animées, pour ne rien faire et ne rien laisser qui vaille.

– L’engrais est quelque chose, si ce n’est pas tout, répondit la fée. Les conditions que celui-ci va créer seront propices à des êtres différents qui succéderont à ceux-ci.

– Et qui disparaîtront à leur tour, je sais cela. Je sais que la création se perfectionnera jusqu’à l’homme, du moins on me l’a dit et je le crois. Mais je ne m’étais pas encore représenté cette prodigalité de vie et de destruction qui m’effraye et me répugne. Ces formes hideuses, ces amphibies gigantesques, ces crocodiles monstrueux, et toutes ces bêtes rampantes ou nageantes qui ne semblent vivre que pour se servir de leurs dents et dévorer les autres…

Mon indignation divertit beaucoup la fée Poussière.

– La matière est la matière, répondit-elle, elle est toujours logique dans ses opérations.

L’esprit humain ne l’est pas et tu en es la preuve, toi qui te nourris de charmants oiseaux et d’une foule de créatures plus belles et plus intelligentes que celles-ci. Est-ce à moi de t’apprendre qu’il n’y a point de production possible sans destruction permanente, et veux-tu renverser l’ordre de la nature ?(…)

A Suivre ……


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À propos de mimsy4818

" Même lorsque l'on croit que l'on n'attend plus rien, nous attendons toujours quelque chose ou quelqu'un…" Curieuse de tout j'aime partager tout simplement ,plutôt "electron libre " j'ai des petites révoltes ,déteste le mensonge ,l'hypocrisie ,la méchanceté ,en résumé " Un chat est un chat " un peu décalé J'aime essentiellement ma liberté même si elle demande des sacrifices conséquents Adore les animaux ,la nature , mer et campagne la photographie ,la peinture ,l'architecture ,la poésie (des autres) l'actualité et ......les voyages ,parcourir la planète même dans le virtuel Dernière activité Rêver

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